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Chroniques
Historiques > La Marine-Küste-Batterie Friedrich-August à La Trésorerie
Trois
mois après le débarquement de Normandie,
les Alliés s’emparent du Havre, mais les
quatre semaines nécessaires à la remise en
état du port entraînent l’impérieux
besoin de conquérir de nouveaux ports pour
débarquer les munitions et
approvisionnements des troupes en route vers
le cœur de l’Allemagne. En attendant la
capture d’Anvers, les ports de Dieppe,
Boulogne, Calais et Dunkerque sont capables
de jouer ce rôle majeur. Voici le récit de
la prise d’une batterie lourde allemande
située à l’est de Wimereux dont les
pièces gênaient forcément l’approche d’un
soutien naval.
Dans
la deuxième partie de l’été de 1940,
les forces allemandes d’occupation
commencèrent à installer les grandes
pièces d’artillerie le long de la côte
du Pas-de-Calais. Leur cible, la côte d’Angleterre,
n’était qu’à 28 km de l’autre côté
de la Manche. Originellement, les Allemands
avaient besoin de ces canons pour isoler la
Manche entre Boulogne et Calais, et fournir
un soutien à la Wehrmacht en vue des
débarquements projetés sur les côtes
sud-est de l’Angleterre. Le 12 août 1940,
le premier obus allemand s’abattait sur
Douvres. Quand «Seelöwe» fut annulé et
que les forces de l’armée allemande
commencèrent à se regrouper à l’est
pour l’attaque de la Russie, Hitler fit
augmenter la capacité défensive allemande
dans la Manche. Le travail de construction
continua au cours de l’hiver et du
printemps, consommant 160.000 m3
de béton afin de bâtir des blockhaus
massifs au dessus des canons, fournissant
une protection contre les bombes alliées
les plus lourdes. Chaque batterie était
transformée en point d’appui autonome,
rendant le Pas-de-Calais presque
imperméable à toute attaque de la mer.
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| Friedrich-August
en octobre 1944: 1- Turm nord; 2- Turm
centrale partiellement préservée; 3-
Turm déjà détruite; 4- ferme; 5- hôpital
et abri pour munitions; 6-
constructions diverses. (cliquez
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Dans
le secteur situé entre Calais et Boulogne,
la marine allemande installa un 73 canons
lourds dans 24 positions. De ceux-ci, quatre
batteries contenant 14 pièces étaient
capables de toucher des cibles en Angleterre
et avaient pour noms
« Lindemann », « Grosser
Kürfurst », « Siegfried »
(rebaptisée « Todt » après le
décès du chef de l’Organisation Todt, le
8 février 1942) et « Friedrich
August ». Cette dernière position
installée à La Trésorerie, au nord de
Wimille, devait compenser la faiblesse et la
lenteur de tir des canons de 194 mm
disposés sur le Fort de la Crèche. Le
matériel provient de Wangerooge, île de l’est
de la Frise, où six pièces de 30, 5 cm
étaient en place ; trois furent
transférées vers La Trésorerie. La
construction démarre dès août 1940, les
pièces étant placées en encuvements. La
« bunkérisation » proprement
dite débute en 1941, il en va de même du
périmètre de défense ; seuls les
abris pour munitions étaient des blockhaus
en 1940.
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| L’attaque
du North Shore Regiment. |
Ces
puissantes batteries étaient considérées
invulnérables. En préparation au
débarquement de Normandie et dans le cadre
de l’Opération Fortitude, les escadres de
la RAF et de la USAAF les avaient
bombardées à maintes reprises, mais ces
batteries avaient démontré qu’elles
pouvaient résister même aux bombes les
plus puissantes de l’arsenal. Ainsi donc,
en septembre 1944, ces batteries étaient
encore en pleine activité quand la 3e
division d’infanterie canadienne
progressait vers le nord au-delà de la
Somme en provenance de la Normandie.
Rameutant les survivants des armées
allemandes qui se repliaient vers la
frontière allemande, Hitler ordonna le 4
septembre de tenir la « Festung
Boulogne » et la région fortifiée de
Calais afin de boucler ces ports vitaux aux
armées alliées. En conséquence, en
quelques jours, les Canadiens coupèrent les
accès à ces régions et préparèrent le
coup de boutoir. La date de l’attaque sur
Boulogne fut fixée au 17 septembre. Le plan
prévoyait que le coup principal serait
porté par la 9e brigade d’infanterie
canadienne dans le centre contre le Mont
Lambert, pendant que la 8e brigade devait
déblayer les terres dominantes au nord.
Comme une partie de cette tâche, on
commanda au North Shore Regiment de s’emparer
de la batterie Friedrich August.
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| La
casemate centrale, seule à demi
rescapée: 1- chambre de tir; 2-
soutes à munitions; 3- tobrouks avec
escaliers d’accès; 4- couloir et
escalier vers l’étage. |
Ce
régiment avait été recruté dans la
partie nord-est de la province canadienne du
Nouveau-Brunswick dont la côte nord est
formée par la Baie des Chaleurs. Là, l’industrie
du bois dans les vastes forêts de l’intérieur
formaient les hommes et leur conférait une
grande force de caractère. Le secteur avait
aussi une grande proportion de Canadiens de
langue française, surtout ceux de la
région côtière acadienne où les
habitants pouvaient retrouver leurs origines
dans la France du XVe siècle. Un si grand
nombre d’Acadiens s’étaient enrôlés
dans le régiment que la compagnie D était
dès le début appelée la compagnie
française. Au cours de la première partie
du mois de septembre, le régiment commença
à patrouiller activement avec l’aide des
FFI pour identifier l’étendue des
positions défensives allemandes autour de
Friedrich August. Ils savaient qu’ils
affrontaient trois casemates avec des canons
de 30,5 cm de type SKL/45 manufacturé par
Krupp/Skoda, situés sur une colline de 84 m
de hauteur, mais ils avaient peu de détails
quant à la force de la défense
périphérique.
En
quoi consistait cette position ?
Hormis
les habituelles zones de protection faites
de champs de mines, de tobrouks et de
réseaux de barbelés, le morceau de choix
résidait dans les trois grosses casemates
abritant les canons défendus par deux
pièces antichar de 5 cm, une autre de 2,5
cm, un mortier de 5 cm, une trentaine de
mitrailleuses et six pièces de 2 cm Flak.
En 1944, viennent encore s’ajouter trois
canons russes de 7, 5 cm ainsi que six
canons antiaériens français de 7, 5 cm. La
batterie, StP 212 Kornweihe (‘faucon’),
appartient à la MAA 240 commandée par le
Fregattenkapitän Fritz Diekmann qui
supervise aussi la Crèche. La batterie est
opérationnelle dès août 1941. L’entité
est, de 1940 à 43, sous les ordres du
Kapitänleutnant Paul Gehrmann, et de 1943
à l’arrêt des combats, du
Kapitänleutnant Karl Gerlach avec 36
sous-officiers et 206 hommes de troupe.
Trois casemates donc qui sont toutes
différentes et ne correspondent pas à un
plan standard, ce qui est curieux par
rapport à Todt ou Grosser Kürfust dont la
construction respective est quasiment
identique. Mais il y a ressemblance. Un
rez-de-chaussée comprend la chambre de tir
avec une traverse de tir de 60° et le canon
sous masque blindé rudimentaire, à l’arrière
de celle-ci les locaux d’entreposage des
munitions et quelques pièces de fonction,
le tout accessible par un large couloir avec
monorail au plafond, pour le transport des
munitions. Un escalier et un élévateur
mènent à l’étage. Nous y trouvons les
chambrées dont certaines avec murs de
briques internes, les commodités pour la
troupe comme une vaste salle de douche
carrelée et les appareillages :
électricité, communications et
ventilation. Bizarrement, sur le toit de la
dernière « Turm » (‘tour’)
existante, il devait y avoir des sortes de
puits d’un mètre carré, cimentés après
guerre. La raison de ceux-ci est inconnue. L’épaisseur
générale des murs extérieurs affiche
trois mètres, soit la norme
« A » car les constructions ne
sont pas enterrées. L’emplacement
géographique des tours échappe à tout
entendement : les casemates doivent
bien entendu « recouper » leurs
champs de tir, mais le choix des sites
proprement dits demeure un mystère.
Des
renseignements provenant des patrouilles, il
fut jugé que l’occupation du Mont Duez
était inévitable puisqu’il était à la
même altitude des blockhaus mais séparé
par une large vallée. Le mont donnait aussi
une bonne vue sur les trois-quarts arrière
de la position. Quand le peloton d’éclaireurs
rapporta que le village de Wacquinghen,
près de la colline, n’était tenu que par
quelques Allemands, le lieutenant-colonel
Anderson décida de lancer une attaque à la
faveur de la nuit avec la compagnie D. Le
soir du 12 septembre, un peloton se mit
rapidement en branle, abandonnant derrière
lui tout équipement qui aurait pu faire du
bruit, et, silencieusement, occupa le
village. Un autre peloton, sous le
commandement du lieutenant Bart Staples,
continua à avancer dans l’obscurité,
grimpant dans une échancrure pour gagner le
sommet. Cependant, ils furent repérés par
l’ennemi à l’aube. Un échange de coups
de feu s’ensuivit et les Canadiens ne
réussirent à capturer les positions en
béton que le soir suivant. Ce fut un
succès important, fournissant un poste d’observation
sur tout le terrain jusqu’à la côte.
L’attaque
principale par l’infanterie canadienne sur la
forteresse de Boulogne fut déclenchée à 10 h,
le 17 septembre, précédée par un bombardement
aérien avec 752 avions, ainsi qu’un
bombardement de dix-sept régiments d’artillerie.
La capture rapide de Friedrich-August était
nécessaire, cependant, parce que la batterie
surplombait le terrain au sud où l’attaque
principale devait survenir. Des postes d’observation
allemands sur le terrain dominant environnant
pouvaient créer de sérieux problèmes pour la 9e brigade.
On ordonna donc aux North Shore d’attaquer une
demi-heure avant l’assaut principal, pendant que
le bombardement aérien se déroulait. Toutes les
routes principales d’accès étant sous l’observation
de l’ennemi, le lieutenant-colonel Anderson fit
avancer les compagnies A et B sous le couvert d’un
verger près de Wacquinghen.
Les troupes d’assaut de la compagnie B qui
avançaient rapidement, pendant que le barrage de
l’artillerie canadienne forçait les défenseurs
à rester dans leurs positions en béton,
arrivèrent bientôt au bord extérieur du réseau
de fils barbelés sans opposition. La compagnie A,
cependant, se trouva prise dans les champs de
mines. Le capitaine Andy Woodcock de la compagnie
A relate de quelle façon il parvint à les
traverser: « les mottes de terres me
disaient où je pouvais trouver les mines
antichars, et les filaments noirs me montraient
où étaient les mines anti-personnel ». Ces
champs de mines n’avaient pas été identifiés
antérieurement, et les troupes avancées
pensèrent qu’elles avaient été chanceuses de
pouvoir les traverser si aisément comme elles l’avaient
fait.
Les
torpilles bangalores détruisirent le fil barbelé
et les avant-gardes entrèrent dans le
périmètre. Les Allemands se rendirent alors
compte de la situation et firent feu avec les
mitrailleuses et les canons de Flak de 20 mm, et
sommèrent leur artillerie de lancer des obus
fusants au-dessus les assaillants. Le nombre des
blessés canadiens augmentait à cause du tir
précis des Allemands et des mines antipersonnel.
Le commandant de la compagnie B, le Major Sullivan,
et le sergent-major de la compagnie A, Fenton
Daley, étaient parmi ceux qui furent blessés par
les mines.Les deux compagnies réussirent à
atteindre les tranchées allemandes abandonnées
où elles purent s’abriter du tir nourri. « Bien
que nous essayâmes tout ce que nous purent
pendant l’après-midi », rapportait le
lieutenant Richardson, « nous ne pouvions pas
passer les tranchées que nous avions prises et,
dans un de nos essais désespéré, le lieutenant
Tranton fut tué. Ça commençait à aller assez
mal ». Deux chenillettes
lances-flammes Wasp essayaient d’avancer,
mais sautèrent sur les mines. Des chars Fléaux
appuyant la 79e division blindée britannique
tentèrent de déblayer un chemin à travers les
mines, mais ne purent monter la colline sur le
terrain trop mou. Trois Fléaux furent perdus dans
la ceinture de mines. Vers la fin de la journée,
la nourriture et les munitions commencèrent à
diminuer et les transmissions par TSF étaient
coupées. La situation était si mauvaise que le
commandant provisoire de la compagnie B se demanda
s’ils ne devaient pas se retirer de leurs
positions isolées. Il décida, cependant, qu’il
serait pire de revenir à travers le champ de
mines, maintenant sous un feu d’artillerie bien
nourri.
Pendant
ce temps, le capitaine Hal MacDonald de la
compagnie d’appui était en position d’observation
en attendant que les troupes avancées aient
traversé un champ de mines. Comprenant la
gravité de la situation, il trouva quelques
ingénieurs avec des détecteurs de mines afin de
déblayer, en remontant la côte, un sentier
étroit pour la compagnie B. Le soir venu, le
capitaine MacDonald réussit à revenir en bas de
la côte profitant d’une accalmie dans le
bombardement, pour finalement arriver au groupe de
commandement. Sur réception du rapport du
capitaine MacDonald, le lieutenant-colonel
Anderson fit immédiatement préparer le
ravitaillement pour les troupes situées en haut
de la colline.
Au crépuscule, la compagnie A sous le
commandement du Major Fred Moar, mena une attaque
acharnée, permettant à quelques soldats d’atteindre
le côté de la casemate situé au nord. Le
lieutenant Jean Breau fracassa la porte blindée
avec deux décharges de PlAT (lance-bombes
antichars d’infanterie). Après une attaque
menée avec des grenades, ils réussirent à y
pénétrer et à se saisir d’une bonne moitié
de la casemate faisant quelque 70 prisonniers.
Pendant la nuit, les deux compagnies
consolidèrent leurs positions et continuèrent à
échanger des coups de feu avec les Allemands. Des
patrouilles furent envoyées en reconnaissance
vers les autres casemates, et elles capturèrent l’hôpital
de la batterie.
Le
lendemain matin, la compagnie A termina la capture
de la casemate nord, pendant que la compagnie B
avançait, utilisant des bombes au phosphore. Un
char Fléau réussit difficilement à se frayer un
passage jusqu’à 20 m du bout du champ de mines.
Avec l’approche du blindé et l’assaut
persistant de la compagnie B, les Allemands dans
la deuxième casemate se rendirent. Ces Allemands
avertirent les Canadiens de ne pas entrer dans la
casemate « parce que le grand canon
ferait bientôt “kaput” ». Tout à
coup, une grande explosion retentit à l’intérieur
de la structure. Recherchant la cause, les
Canadiens trouvèrent que le commandant de la
batterie allemande s’était attaché dans le
siège de tir du canon, et avait fait sauter à la
fois le canon et lui-même. N’ayant plus aucun
espoir, le reste de la garnison de Friedrich
August se rendit peu après.
Le
coût de l’opération avait été élevé. Les
compagnies A et B s’étaient engagées dans l’attaque
avec leur plein effectif d’environ 120 hommes
chacune, mais maintenant ne comptaient plus que 70
et 60 hommes respectivement. Par contre la
première des batteries inexpugnables de longue
portée était tombée.
Le bataillon continuait à déblayer la zone
septentrionale de la forteresse de Boulogne
pendant les jours suivants, capturant finalement
la ville de Wimereux le 22 septembre. Le North
Shore avait bien mérité un repos, mais ce
ne n’était pas le moment. On leur donnait
maintenant l’ordre de participer à l’attaque
sur Calais… au moment même où
« Market-Garden », l’attaque sur le
pont trop loin d’Arnhem au Pays-Bas tournait
court !
Actuellement, la batterie Friedrich-August vit
dans l’ombre de ses débris : la seule
casemate fortement endommagée est sur un terrain
privé, quelques tobrouks sont difficilement
visibles, avalés par les buissons, d’autres
abris « Wellblech » sont échoués
dans l’herbe grasse. Les Royal Engineers de l’armée
britannique, craignant une réutilisation du site
ont dynamité les casemates: la « Turm C»
est anéantie, la « A » suit, seule la
« B » subsiste avec sa chambre de tir
égorgée. Pour combien de temps ?
Actuellement, une large zone industrielle occupe l’espace.
Ceux qui travaillent en ces bureaux et halls
modernes imaginent-ils un instant ce qui s’est
passé sous leurs pieds en septembre 1944 ? C’est
peu probable et vu le développement de la Z.I.,
la batterie rejoindra vite les os du roi de Saxe.
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