|
Chroniques
Historiques > Les chiens de l'enfer passent devant la Crèche
Les
cuirassés Scharnhorst et Gneisenau ainsi
que le croiseur lourd Prinz Eugen sont irrémédiablement
bloqués à Brest par la Navy anglaise. Ils
subissent nombre de bombardements aériens.
Furieux, le Führer donne l’ordre de les
rapatrier en Allemagne. Mais le passage de
la Manche – « der Kanal » - est considéré
comme une folie par la Kriegsmarine. Or,
quand Hitler donne un ordre, on s’y
conforme!
|

|
|
1
: Début de la protection de la
Luftwaffe (07h00)
2 : Le jeune Guy Bataille aperçoit
l’escadre allemande (11h30)
3 : Les canons anglais de longue portée
ouvrent le feu (12h30)
4 : Les vedettes lance-torpilles
anglaises interviennent (13h45)
5 : Les Swordfish du Fleet Air Arm
entament leur mission (14h32) |
Le
22 mars 1941 fait frémir la Navy
britannique, vingt-deux navires marchands
anglais ont été coulés par le Scharnhorst
et le Gneisenau lors de leur opération «
Berlin ». Ces deux mastodontes des mers
gagnent Brest pour réparations. En juin, le
Prinz Eugen les rejoint. Le choix de Brest
est curieux car le port peut être atteint
par la Royal Air Force. D’un autre côté,
ces trois navires présentent un force
formidable au moment de la Bataille de
l’Atlantique. Cette chronique résume les
faits.
Déjà, en avril 1941, la Résistance Française
avertit la Royal Navy d’un possible «
Channel Dash » qui n’a pas lieu. Ce qui
fait réfléchir l’Amirauté. Si les
navires doivent passer la Manche, ils le
feront de nuit, avec une météo nuageuse,
au plus près de la côte française de manière
à bénéficier d’une forte couverture défensive
de la Luftwaffe. Donc, les forces maritimes
de l’Amiral Ramsey, basé à Douvres, sont
renforcées et la RAF met au point des plans
d’attaque si les Allemands tentent le
passage via le « Channel ». Hitler lance
son offensive contre la URSS - l’opération
Barbarossa - et remporte les succès
initiaux qu’on connaît. Il est malgré
tout inquiet pour la défense de son flanc
nord, pensant que les Alliés pourraient
entamer une attaque par la Norvège ou par
le port soviétique de Mourmansk. Au lieu de
laisser ses navires bombardés à l’ancre
à Brest, le jeu vaut la chandelle de les
rapatrier dans les eaux norvégiennes où
ils formeront des plates-formes
d’interdiction importantes. Le Führer
donne l’ordre, le 12 janvier 1942, de leur
retour. Et cela ne va pas traîner !
Les
services de la Royal Navy sont d’ailleurs
informés d’un accroissement de
l’activité de la marine allemande à
Brest et aussi sur les côtes du nord de la
France. Encore une fois, la Résistance
signale que les aérodromes côtiers voient
une augmentation de leur utilisation par la
Luftwaffe. Les Britanniques décident alors
de mouiller de nouvelles mines sur la route
éventuelle des navires. De même, l’étude
des conditions météorologiques indique que
la flotte allemande pourrait prendre la mer
entre le 10 et le 15 février 1942, les
nuages étant prévisibles. Un sous-marin,
le « Sealion », est mis en position au
large de Brest et tous les services concernés
sont mis en alerte. La légende de l’effet
surprise en prend un sérieux coup. Par
contre, l’affaire va se passer différemment
!
En voici les raisons. Tout d’abord, le
commandant des croiseurs de bataille, le
Vizeadmiral Otto Ciliax est un homme fort
capable et volontariste. Ciliax est de plus
parfaitement aidé par le Gross Admiral
Erich Raeder pour mettre en place l’opération
« Cerberus ». Il sait aussi qu’il peut
compter sur un as de la Luftwaffe pour sa
couverture aérienne: le Oberst Adolf
Galland. Ce qui veut dire que le convoi sera
protégé par quelque 280 chasseurs, des
Me-109 et des FW-190. En pratique, 16
chasseurs en permanence et plus encore dès
qu’on bénéficie, dans le Pas de Calais,
de l’apport des aérodromes des lieux et
de ceux situés en Belgique. De plus, le
convoi sera protégé par 6 destroyers, un
groupe de dragueurs de mines qui ouvriront
constamment l’itinéraire de la flotte et
une flottille de bateaux annexes. Le secret
absolu et une campagne d’intoxication
efficace égarent dans une large mesure le
Coastal Command. Avec un mépris total du
danger de l’aventure, le convoi appareille
et quitte le port de Brest le 11 février
1942, à 22 h 45. A première vue, nous
sommes dans un contexte normal pour ce genre
d’opération. Erreur ! Cette nuit-là
s’entrebâille une nouvelle guerre: celle
de l’électronique.
Le
sous-marin « Sealion » ne voit pas passer
sous son nez les vaisseaux allemands, tout
comme un avion Hudson de reconnaissance dont
le « radar » est semble-t-il en panne. Et
d’autres avions équipés d’un tel équipement
sont dans l’impossibilité de repérer
quoi que ce soit... Le Scharnhorst, le
Gneisenau et le Prinz Eugen contournent
facilement la péninsule brestoise. A
l’aube, c’est-à-dire, le 12 février
1942, les navires et leur flottille
d’accompagnement saluent en silence
Barfleur, l’épais brouillard leur offrant
une douillette compagnie. Naturellement,
l’Admiral Ramsey pense que le convoi n’a
pas encore quitté Brest et, tout aussi
naturellement, ne monte pas en puissance ces
forces d’attaque. Ciliax a de la chance,
il faut parfois en avoir, il parcoure près
de 540 km sans être repéré, soit 13
heures en mer ! Un répit. La chance de
l’un fait le malheur de l’autre. Les MTB
de Ramsey, basées à Ramsgate, sont inopérants
pour cause de missions exténuantes la nuit
d’avant. Les Bristol Beaufort sont aussi
bloqués par la neige, sur des terrains où
ils ont été redéployés en dernière
minute. Bref, rien ne va du côté anglais.
Et pourtant, la mise en place du système de
surveillance de la Manche est très au
point, l’Amirauté en est persuadée...
Toujours
ce 12 février 1942, vers 11h30... un groupe
d’écoliers ayant quitté l’école de
Boulogne-sur-Mer se dirige vers Wimereux à
pieds pour cause de suppression de la ligne
de tramway. Le ciel est bas, il vente, météo
exécrable. Depuis plusieurs minutes des
vrombissements de moteur les ont interloqués,
mais ici sur les hauteurs d’où on aperçoit
la mer, c’est la folie ! Les Messerschmidt
et les Folke-Wulf pétaradent sous le ciel
bas de la Pointe de la Crèche quand le
groupe de jeunes débouche au carrefour de
Honvault. Dirigeant leurs regards vers
l’horizon proche, ils voient, stupéfaits,
passer les mastodontes marins qui rasent au
plus près l’extrémité de la digue nord.
Vite, il est temps de rentrer à la maison.
Parmi les écoliers, se trouve le jeune Guy
Bataille. L’historien du Boulonnais, car
il s’agit bien de lui, ne connaîtra la
signification de cette rencontre incongrue
qu’après la guerre.
La
force navale de Ciliax, qui n’a jamais
rompu le silence radio, passe le Pas de
Calais. Dans les environs de Douvres, les
canons anglais trans-Manche situés à
tirent. Leurs obus tombent au hasard car ils
ne sont pas dans la possibilité de bien repérer
les objectifs : leurs conduites de tir
radio-électriques étaient-elles saturées
par les contre-mesures allemandes ? A 13h45
a lieu une attaque de vedettes
lance-torpilles qui échouent. Enfin, après
une perte de temps préjudiciable, une
escadrille de biplans Swordfish du Fleet Air
Arm intervient: tous les avions sont abattus
par la Flak allemande disposée sur les
navires ! C’est le récit de Guy Bataille
qui a déclenché l’étude digitale
d’images virtuelles quand les
illustrations d’époque sont inexistantes.
Comment
les Britanniques ont-ils pu être bernés à
ce point ? Coup de chance ? Les différents
états-majors allemands l’ont bien compris
et ont choisi une arme très efficace et
nouvelle pour épauler leurs bateaux.
Cinquante années après les faits, un
historien révèle ce qui doit être appelé
la première bataille aéronavale électronique
de l’histoire: il s’agit de Roland
Hautefeuille, bien connu pour ses travaux
sur les bunkers spéciaux pour armes de représailles.
Tout d’abord, il faut savoir qu’en matière
de « radar », les Anglais et les Allemands
sont quasiment à égalité, du moins dans
la première partie du conflit. Cet appareil
de détection se divise en deux grandes
familles: ceux qui pointent vers l’ennemi
pour le repérer (actifs) et les autres qui
surveillent leurs émissions pour estimer
l’activité (passifs). Pour éviter le repérage,
aucun des navires n’utilise ses appareils.
Les recherches de Roland Hautefeuille au
Bundesarchiv de Fribourg sont révélatrices:
« Il était aussi prévu une coopération
étroite entre la Kriegsmarine et la
Luftwaffe pour l’étude et la réalisation
du brouillage des radars anglais. Le
Marinegruppenkommando West avait la
responsabilité du brouillage des appareils
anglais le long de la partie occidentale du
Pas de Calais. Une dizaine d’émetteurs spéciaux
seraient installés par le Marinenachrichten
Dienst de Dieppe au Cap Gris-Nez. Ils
devraient commencer le brouillage à 10
heures, lorsque l’escadre serait au large
de Fécamp ». Il semble d’ailleurs que
cette mise en place a été inspectée par
des ingénieurs allemands dès décembre
1941, ce qui prouve un plan particulièrement
bien torché. « Aucun doute n’existe plus
maintenant quant à la réalité et à
l’efficacité d’un brouillage dosé,
croissant progressivement en intensité pour
retarder la prise de conscience, de la chaîne
de radars du sud-est de l’Angleterre,
poursuit Roland Hautefeuille. La détection
des navires allemands en fut retardée
d’approximativement deux heures,
correspondant à une distance d’environ 50
milles ». Il termine par ces lignes: « Ce
handicap permit à l’escadre de doubler le
Cap Gris-Nez quarante cinq minutes avant la
première attaque par vedettes rapides et
peu avant l’aggravation des conditions
atmosphériques qui compromirent gravement
l’application du plan anglais ». Les
investigations de Roland Hautefeuille dans
les archives allemandes prouvent aussi que
nombre de « secrets » sont encore tapis
derrières certaines portes blindées.
Le
Scharnhorst, le Gneisenau et le Prinz Eugen
clôtureront ainsi l’opération «
Cerberus » par un succès tactique suivi
d’un échec stratégique. La Marine
allemande a vécu sa dernière heure de
gloire. Jamais plus ces splendides
vaisseaux, très modernes, ne réaliseront
une action offensive de valeur: les chiens
de l’enfer s’étaient transformés en
chiens de papier!
|