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La Grande Guerre en 1918 : une ligne de front partant de Nieuport sur la côte belge descendant vers le sud sud-ouest, pour repiquer vers l’est jusqu’à la frontière suisse. De part et d’autre de cette ligne se trouvent les réserves, les centres de regroupement et certaines villes stratégiques. La Côte d’Opale était une zone de repos, d’entraînement et d’hôpitaux ; on y trouvait principalement des troupes de l’Empire britannique et d’autres faisant partie de l’Entente alliée.
De belles cibles pour casser le moral des habitants et des soldats. Un canon allemand de 38 cm tire sur Dunkerque depuis la région d’Ostende ! La guerre psychologique existait depuis longtemps mais elle fut perfectionnée pendant ce conflit. L’aviation allemande va y participer avec ces bombardiers lourds Gotha GV. Plus loin à l’arrière, côté Alliés, s’implantent des hôpitaux, petits, moyens ou grands. A Wimereux, par exemple, il y a un hôpital sur la falaise nord de la Pointe de la Crèche. A Etaples se situe une vaste superficie hospitalière. Une cible de choix pour la terreur !
La Première Guerre mondiale présente l’émergence de l’industrie de guerre dans toute sa puissance et son horreur. Avec l’adoption des gaz, des attaques sous-marines illimitées et des bombardements par air loin derrière les lignes, elle voit l’expansion des fronts en profondeur. Ou la volonté d’accepter des méthodes d’attaque de l’ennemi qui auraient surpris les générations précédentes. Au printemps 1918, des sœurs infirmières du Corps Médical de l’Armée canadienne (CAMC) vont expérimenter, de première main, les conséquences de ce nouveau ‘barbarisme’ quand les attaques aériennes vont atteindre leurs hôpitaux.
La zone du port de Boulogne-sur-Mer est devenue la base principale des armées britanniques en France et Belgique. Aux côtés des camps militaires et des dépôts d’intendance dispersés derrière le front, un grand nombre d’établissements incluant les principaux hôpitaux canadiens sont localisés à Etaples. Déjà, en 1917, les Allemands augmentent la pression sur le front de l’ouest afin de gagner du terrain avant l’arrivée en nombre des troupes américaines (1). Leur composante aérienne mène alors des raids de bombardement de nuit en arrière du front (2). Quand l’effondrement de la Russie (3) permet la récupération de troupes du front de l’est, le quartier général allemand lance une série d’offensives contre les Britanniques et les Français dans l’espoir de les mener à la table de négociation. Les raids aériens augmentent… Les hôpitaux avaient déjà connu des attaques, avec peu de dégâts, mais assez stressantes quand l’alarme passée en Morse disait « Huns over the lines », les Boches survolent les lignes !
La nuit du 19 au 20 avril 1918, la météo est particulièrement clémente sur l’immense camp hôpital, la journée ayant été chaude et claire. Aussi, le personnel était peut-être moins attentif ; un témoin déclare à ce sujet qu’au moment où l’alerte résonne à 10 heures 30, les lumières ne s’éteignent pas immédiatement sur une partie du camp. La ville de tentes et de baraquements de bois présente alors une cible parfaitement reconnaissable pour la première vague de bombardiers.
De plus, sur la voie de chemin de fer qui longe la position, un train passe. La porte de la chaudière ouverte de la locomotive laisse une lueur qui précise parfaitement l’axe de la voie ferrée… et l’hôpital ! On supputa que les avions avaient pu suivre le convoi. Tant et si bien que les bombes frappent avant que le personnel ait le temps de se réfugier dans les abris. Le raid de quinze Gotha est organisé en deux vagues qui se succèdent pendant deux heures. Le quartier des hommes du « No 1 Canadian General Hospital – 1CGH » est le premier touché par une bombe incendiaire qui boute le feu et fait les premières victimes parmi ceux qui dorment. « Il y eut une forte explosion suivie par un déluge de flammes ; les baraquements flambent immédiatement et offrent une excellente cible pour l’ennemi, qui cercle et lâche d’autres bombes à proximité… Les explosions convertissent les baraquement en charniers ». Au moment où les valides se précipitent pour secourir leurs camarades, un avion pique en rase-mottes et il les mitraille.
La seconde vague de Gotha lance ses projectiles qui atteignent le quartier des officiers et des nurses, détruisant l’aile utilisée par les infirmières de service de nuit. Au bout des heures de raid, 116 bombes sont lancées causant 840 victimes parmi le personnel, les patients et les civils. Le 1CGH est le plus touché avec 139 victimes dont 66 tués. Dont trois « nursing sisters » : Katherine Macdonald instantanément foudroyée, Gladys Wake et Margaret Lowe, grièvement blessées, décédant quelques jours plus tard.
Avant que le raid soit achevé, les sœurs infirmières rejoignent déjà les chirurgiens et opèrent les blessés à même les débris. D’autres se précipitent vers les baraquements intacts afin de rassurer les patients dont certains sont dans un bâtiment dédié à la traction des membres inférieurs… Une des nurses raconte : « Je ne savais pas si j’étais blessée… je pensais que j’étais gazée ; j’étais étouffée par les débris de l’effondrement du local mais j’ai pu m’extirper avec de grands efforts ». La sœur infirmière en chef Edith Campbell a complimenté l’attitude de son staff : « Elles ont agi comme si elles considéraient avoir la ‘chance’ de partager les horreurs de ce que vivaient journellement nos hommes au front ».
Il est à supposer que les Gothas sont bien rentrés à leurs bases situées vraisemblablement en Belgique. Si la défense contre avion est déjà opérationnelle pendant la Première Guerre, elle ne l’est que pendant la journée. Et la chasse Alliée peu apte à réaliser des interceptions de nuit ; seuls des accidents sont à craindre par les escadrilles de bombardement allemandes.
Dès après le choc du raid, les installations sont remises en état opérationnel. Les autorités sont furieuses, condamnant l’attaque sans précédent comme étant ‘meurtrière’. Un journal de Londres l’appelle un ‘crime diabolique’. Face au raffut, les Allemands prétendent qu’ils n’avaient pas eu l’intention de frapper des installations hospitalières. Ils n’avaient donc pas vu les croix rouges peintes sur les toits des bâtiments ? Du côté Alliés la leçon est retenue et des dispositions sont prises pour mettre à l’abri le personnel au repos à l’extérieur du camp, ainsi les sœurs infirmières dorment dans les bois adjacents. Preuve de la mauvaise foi de l’état-major de la composante aérienne teutonne, l’hôpital de Doullens, à 70 km d’Etaples, est frappé dans la nuit du 29 au 30 mai 1918. Un seul Gotha attaque : 32 membres du personnel et blessés sont tués, 17 atteints.
Et pour parfaire le ‘crime diabolique’, Etaples est à nouveau attaqué par un raid de Gotha à 10 heures du soir le 31 mai. Un raid terroriste puisque cette fois des fusées éclairantes sont employées pour mieux marquer l’objectif. Heureusement, des sacs de sables avaient été mis en place pour consolider les baraquements et quelques pièces de DCA troublèrent les assaillants. Les officiers supérieurs sont impressionnés par l’attitude de leur personnel qui a bien réagi pendant et après les bombardements. Aussi, les officiers commandant les hôpitaux d’Etaples décident d’honorer ceux-ci et principalement les nursing sisters. En conséquence, les autorités canadiennes recommandent la « Military Cross » à seize d’entre-elles, une récompense créée en décembre 1914 pour les « junior officers ». Il va sans dire que ce geste de reconnaissance est remarquable pour l’époque : avant cette période, seuls des soldats mâles peuvent être récompensés de la sorte. Il faut aussi noter qu’uniquement l’armée canadienne donne aux sœurs infirmières un grade « similaire à celui de lieutenant ».
Mais quand ces recommandations sont arrivées au Quartier-Général, les autorités britanniques sont d’accord toutefois elles préfèrent la Médaille Militaire car réservée aux officiers ‘non-commissionnés’. Survient alors une querelle administrative au sein des forces de l’Empire. Les Canadiens ont montré à maintes reprises leur indépendance d’esprit pendant la guerre. Ce fut une surprise pour les Anglais d’apprendre que le Colonel John Gunn, chef du 1CGH, prenait la défense des nurses et écartait le protocole militaire ! La ‘Military Medal’ n’était pas acceptable pour les sœurs infirmières canadiennes… D’états-majors en commissions, l’affaire a gagné le War Office, avec quelques grincements de dents. Finalement, ce fut la Médaille Militaire qui fut retenue. Ce fut aussi la dernière bagarre administrative entre Canadiens et Britanniques. Notons que ce n’est qu’en 1942 que les nursing sisters reçurent le grade d’officiers commissionnés.
Mieux vaut se souvenir des mots de la chef infirmière Violet Nesbitt du 1CGH : « Les Sisters au travail, tous louent leur sang-froid, courage, dévotion généreuse à leurs devoirs ».
T. Robert Fowler et Robert Dehon
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